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Les sources sur les gentilshommes bretons

Château du Boisorcan, Noyal-sur-Vilaine, bâti par Julien Thierry, argentier de la duchesse Anne (XIV-XVe).
Photo A. de la Pinsonnais (2007).

Comtes de Lannion et princes de Lanmeur

Jeudi 1er mai 2008, par André-Yves Bourgès.

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Source

Bulletin de la Société Archéologique du Finistère, t. CXXXI, 2002 , p. 313-321.

Citer cet article

André-Yves Bourgès, Comtes de Lannion et princes de Lanmeur, 2008, en ligne sur Tudchentil.org, consulté le 19 novembre 2017,
www.tudchentil.org/spip.php?article504.

Cet article est la propriété exclusive de son auteur.

Les villes de Lannion et de Lanmeur sont attestées comme chef-lieux de châtellenie ducale depuis le règne de Pierre de Dreux ; leurs noms, avec la préposition d’origine ou de possession [1], ont été portés par des familles qui, au XVIIe siècle, se disaient issues des anciens seigneurs locaux et prétendaient même que ceux-ci avaient été respectivement décorés du titre de « comte » et de celui de « prince ».
Ces prétentions renvoient au besoin, exprimé par nombre d’individus, de se « raccrocher » à quelque mythe fondateur qui établirait définitivement le prestige et la puissance du lignage auxquels ils appartiennent : démarche évidemment très caractéristique d’un certain type de mentalité aristocratique et dont on trouverait aujourd’hui encore des exemples. L’examen des deux cas que nous avons retenus permettra peut-être de mieux comprendre ce phénomène, dont un aspect a déjà été rapidement traité à l’occasion d’un précédent travail de fouilles archéologiques du Mythe relatif à la parenté que cherchaient à établir, au XVIIe siècle, plusieurs familles nobles de Bretagne avec des saints locaux du haut Moyen Age [2].

I

Pour Lannion, il y eut sur place dès le milieu du XIIe siècle un « vicomte » [3], c’est à dire à l’origine le délégué d’un « comte ». Malgré que ce dernier titre pût également s’appliquer à celui qui présidait alors aux destinées de la Bretagne, nous croyons qu’il faut plutôt y reconnaître un membre de la première maison de Penthièvre, branche cadette de la dynastie souveraine bretonne ; en effet, compte tenu de ce que nous connaissons de l’étendue du territoire contrôlée par cette branche cadette, il ne paraît pas douteux que le « comte », dont le « vicomte de Lannion » était un des officiers, fût bien le titulaire de l’apanage qu’Eudon, fondateur de la maison de Penthièvre, avait reçu en partage.
Il est probable, comme ce fut le cas ailleurs dans des circonstances très
similaires, que l’office vicomtal de Lannion a été « territorialisé » et approprié par ses détenteurs successifs ; en outre ce phénomène a pu être largement favorisé par la situation conflictuelle qui régna en Bretagne dans la seconde moitié du XIIe siècle sous la domination des Plantagenêt : deux fois au moins pendant cette période, la maison de Penthièvre fut dépossédée de la châtellenie de Lannion. D’ailleurs, que le pape ait éprouvé le besoin de s’adresser au « vicomte » du lieu plutôt qu’au comte lui-même est sans doute l’indication que le processus d’appropriation dont nous avons fait mention était déjà bien enclenché.
En tout cas, il faut vraisemblablement reconnaître un ancien « vicomte de Lannion » dans le « seigneur Prigent de Tonquédec » mentionné au début du XIIIe siècle : son fief, situé entre Léguer et Guindy et dont nous verrons un peu plus bas qu’il était décoré du titre vicomtal, touchait aux portes de Lannion vers le nord et, débordant largement les limites de la châtellenie, s’étendait au sud jusqu’à Belle-Isle-En-Terre ; en 1209, à la réquisition du vieillissant comte Alain [de Penthièvre], lequel justement détenait en Trégor les châtellenies de Lannion, Belle-Isle et Guingamp, Prigent de Tonquédec avait fait hommage de son fief, tout comme le « seigneur Guéhénoc de Quemper », le « voyer de Minibriac » et bien d’autres « barons », au fils du comte Alain, le tout jeune Henri (né en 1205), futur Henri d’Avaugour [4].
C’est sensiblement à la même époque que l’héritière de Tonquédec a épousé le fondateur de la maison de Coëtmen, le frère puîné du comte Alain, Gellin, lequel devait recevoir la garde et tutelle de son neveu Henri d’Avaugour [5]. Le prestige de la maison de Tonquédec était tel que les enfants issus de cette union préféreront retenir et transmettre les armes portées du côté maternel plutôt que celles du
côté paternel. Surtout dès 1231, la titulature « vicomte de Tonquédec » était attribuée à l’aîné des fils de Gellin, Alain, qui continua de s’en décorer au moins jusqu’en 1253 [6]. De surcroît, Gellin n’a jamais porté lui-même le nom Coëtmen non plus d’ailleurs que le titre de vicomte [7] et il faut attendre 1257 pour voir enfin le même Alain désigné « vicomte de Coëtmen » [8] : il y a là très vraisemblablement l’indice que le titre vicomtal qui devait s’attacher par la suite à Coëtmen n’a rien à voir avec le fait que le titulaire de ce fief était le cadet d’une famille comtale ; mais plutôt que ce titre lui est venu par contamination de celui de Tonquédec, à l’exemple de ce qui s’est passé pour la vicomté de Planguenoual, paroisse du Penthièvre où les vicomtes trégorois de Pommerit étaient possessionnés. Cette explication, si elle s’écarte de celle qui jusqu’à présent avait prévalu [9] et à laquelle nous avions d’ailleurs souscrit [10], nous paraît bien plus satisfaisante et mieux susceptible de rendre compte de la formation des « vicomtés d’ancienneté » en Bretagne ; mais c’est là l’objet d’une autre recherche.
Vers le milieu du XIVe siècle, à l’occasion des troubles de la guerre de succession de Bretagne qui ont sans doute plusieurs fois permis l’entrée comme par effraction d’aventuriers de haut vol dans la classe nobiliaire bretonne, apparaît un certain Briand de Lannion, lequel, ayant opté pour le parti de Montfort, devait s’en trouver par la suite grandement récompensé. Aux dires de certains généalogistes, ce sont même deux Briand de Lannion qui apparaissent à cette époque, réputés avoir été le père et le fils et qu’il est d’ailleurs bien difficile de distinguer l’un de l’autre, respectivement mariés, s’il s’est effectivement agi de deux personnages différents, à Adelice de Kergorlay et à Marguerite Du Cruguil ; soulignons tout de suite qu’Adelice de Kergorlay n’est pas rapportée dans les généalogies autorisées de cette maison, mais seulement dans une composition très fallacieuse de la fin du XVIIe ou du début du XVIIe siècle [11] :
Enfin la fille de Hervé s’apelloit Adelice de Guergorlay. Elle épousa Briand premier de Lannion et ils estoient tous deux morts en 1343, comme je l’ay apris du procez verbal de l’inscription d’une pierre tombale dans l’église du prieuré de Quermaria à Lannion [12].

Quoi qu’il en soit, Briand de Lannion, ou plutôt le premier de ces deux Briand si tant est qu’il faille distinguer deux homonymes, fut à l’origine d’une famille qui, dans la seconde moitié du XVIIe siècle, se prétendait issue des anciens titulaires d’un hypothétique « comté de Lannion », dont elle avait en conséquence repris le titre. Rien n’est moins assuré que cette prétention, même si les modernes comtes de Lannion ont notamment produit à cette occasion un acte de 1297 [13] passé par un certain Guyomarc’h de Lannion, personnage dont on croit avoir gardé ailleurs la trace [14], et où il est question de Juhel d’Avaugour et de Catherine de Léon, personnages attestés [15], mariés en 1240 ou 1242 : dans cet acte
Guyomarc’h se présente comme le fils de Juhaël et de Catherine (Guiomar de Lanion Juchaeli d’Avaugour filius... Domina Caterina de Leon mater mea) et fait mention de Marguerite, son épouse et la mère de son fils Briand (uxoris meae Marguaritae [et] filii mei Briandi).
Cet acte de 1297, qui est la confirmation d’une donation antérieure « au profit de l’église de Kermaria-an-Draou » (ecclesiae dictae de Quermorio an drou) déjà citée, a été tenu pour faux [16] et écarté par les Bénédictins qui, au XVIIIe siècle, ont publié les très nombreuses preuves de leurs différents ouvrages sur l’histoire de Bretagne [17] ; et nous sommes très enclin à suivre leur opinion, surtout pour la raison que la châtellenie de Lannion, à l’époque où l’acte de 1297 la présente encore comme un fief relevant de la maison d’Avaugour, avait depuis assez longtemps intégré le domaine ducal.

La famille de Lannion avait contracté très tôt le virus historico-généalogique : Pierre de Lannion, fils et gendre de Ligueurs enragés et qui succéda à son beau-père en qualité de gouverneur de Vannes de 1625 à 1652 ; son fils Claude, mort le 24 juin 1695 ; puis le fils de ce dernier, Pierre de Lannion, dont la sœur avait elle-même épousé un autre généalogiste forcené, le marquis de Carcado ; — tous ont cherché à traiter de l’histoire de Bretagne au travers de ce qui les intéressait le plus, la généalogie nobiliaire, et plus particulièrement encore tout ce qui touchait à leur lignage. Ainsi, à la mort du P. Du Paz, à Quimperlé en 1631, les nombreux manuscrits du célèbre généalogiste avaient été achetés par le gouverneur de Vannes qui se proposait de les publier ; mais ce projet n’a pas hélas été mené à son terme.
Surtout, les Lannion voulaient faire remonter, comme on l’a vu, leur origine aux Penthièvre, « véritable manie chez un grand nombre de familles bretonnes au XVIIe et au XVIIIe siècles », comme l’écrivait G. de Carné en 1881 [18]. Pour cela, ils n’hésitaient pas à véritablement harceler les savants, tels les Bénédictins bretons qui ont œuvré à partir de 1689 pour mener à bien l’immense entreprise d’une Histoire de Bretagne entièrement construite sur pièces authentiques. A cette occasion, les réponses adressées par ceux-ci à leurs solliciteurs [19] révèle que la douce manie de ces derniers pouvait parfois virer au délire monomaniaque ; et qu’en la circonstances les Bénédictins n’avaient rien à envier aux Jésuites. Ainsi dom Audren écrivait-il au marquis de Carcado les 19-20 janvier 1694 :
Mr le marquis de Lannion [le titre est de courtoisie et vient décorer Claude de Lannion] devroit attendre un peu, nous luy donnerions satisfaction dans quelque temps, et je suis sûr qu’avec votre secours on luy donneroit quelque chose de meilleur que ne feront les genealogistes de Paris. Il ne devroit point mesler du fabuleux dans sa genealogie : cela gaste tout.
Ou encore s’adressant directement au comte de Lannion — il s’agit cette fois de Pierre, le fils de Claude — le célèbre dom Lobineau écrit le 14 mars 1706 :
[Mon] inclination a deux pôles : le premier est d’honorer le nom de Lannion, et l’autre est d’honorer mon ouvrage par un nom comme celuy-là. Ainsy vous devez croire qu’ayant ces deux raisons d’être attentif à ce qui touche la maison de Lannion, il ne m’eschapera rien, après tous les soins que vous vous êtes donnés et après toutes les recherches que j’ay faites.
Et dom Lobineau d’ajouter :
J’ay eu aussy l’honneur de voir Mr l’abbé de Lannion, qui m’a parlé amplement de ce qui vous regarde.
On a vu plus haut en quelle estime l’abbé de Lannion était tenu, en tant qu’historien de sa maison, par les Bénédictins.

Lannion était, à n’en pas douter, le lieu d’origine de Briand ; mais A. de Barthélemy souligne que pas plus Du Paz que Le Borgne ne mentionnent que cette famille était issue d’un cadet de la maison d’Avaugour [20]. Guy Le Borgne précise quant à lui que « les seigneurs de ce nom tirent leur descente originelle d’une maison noble en la paroisse de Buhulien près Lannion, maintenant appelée la Porte-Verte et de toute antiquité Pontspiritum, dont un seigneur épousant Marguerite Du Cruguil, dame héritière dudit lieu, porta le surnom de Lannion en cette maison environ l’an 1360 » [21]. Cela signifie sans doute que, non content d’avoir su profiter des événements militaires et politiques qui se déroulèrent de son temps, ce soldat heureux que fut Briand de Lannion, par son mariage avec l’héritière de la seigneurie du Cruguil en Brélévenez, avait vraisemblablement été mis en possession d’un quelconque attribut de l’autorité ducale dont usaient à Lannion par délégation les seigneurs du Cruguil, officiers de cette châtellenie ; de là l’idée venue à ses descendants que les ancêtres de Briand avaient exercé sur place un réel pouvoir seigneurial.

II

Le cas de la famille de Lanmeur est un peu plus complexe, mais présente avec le précédent une évidente similitude. Là encore, l’appartenance du lieu au domaine ducal précède assez largement la première attestation de l’existence d’une famille homonyme : la châtellenie de Lanmeur, dont la destinée féodale a connu bien des vicissitudes, était entrée définitivement dans le domaine ducal sans doute sous le règne de Pierre de Dreux et en tout cas avant 1265. Pierre de Lanmeur, qui paraît être le premier membre connu de la famille de ce nom, est précisément né vers 1270 ; et sa mère demeurait au manoir du Cosquer en Guimaëc où elle devait accueillir saint Yves de Kermartin à l’occasion d’un périple du prédicateur et thaumaturge trégorois [22].
Pierre de Lanmeur était décoré du titre dominus, « seigneur, maître » et qualifié en outre discretus vir, ce qui peut s’entendre à la fois comme « homme de discernement » ou « de distinction », c’est à dire en langue vulgaire un prodon, un « prud’homme » ; son appartenance à l’élite socio-économique locale ne fait aucun doute, car la nourrice de sa fille le désignait en 1330 comme étant un « chevalier » (miles). Enfin, il faut souligner que sa qualité de legum professor, « professeur de lois », se rapportait vraisemblablement aux fonctions judiciaires qu’il exerçait au siège de Lanmeur. Or, cet exercice de la justice correspondait effectivement à l’un des aspects de la seigneurie banale et pouvait donc donner l’impression, autant à « maître Pierre » lui-même qu’aux habitants de la petite région concernée — en gros l’actuel canton de Lanmeur, — qu’il détenait un pouvoir comparable à celui du seigneur et qu’il devait être en conséquence considéré comme tel. Mais s’il s’avère qu’il était effectivement l’officier de justice de la châtellenie ducale de Lanmeur, cela signifie donc qu’il rendait la justice au nom du seul véritable seigneur du lieu, le duc de Bretagne, et cela disqualifie le moindre commencement d’hypothèse relative au fait qu’il aurait été lui-même seigneur de Lanmeur.
Pour autant, se pourrait-il que Pierre de Lanmeur fût le descendant d’une branche cadette de l’ancienne dynastie seigneuriale locale ? Même si cette hypothèse demeure possible, quoiqu’elle repose sur le postulat presque intenable que le nom de ce fief s’était figé très tôt en tant que patronyme nobiliaire au contraire de ce qui s’observe ailleurs, il faut à nouveau souligner que le patronyme en question apparaît pour la première fois avec Pierre de Lanmeur et qu’il ne figure pas dans les documents antérieurs : non seulement aucun de ceux qui ont été publiés au XVIIIe siècle par les Bénédictins bretons n’en fait mention ; mais surtout les pièces d’archives conservées dans le fonds de la famille de Boiséon aux archives départementales d’Ille-et-Vilaine [23]. Or c’est précisément la famille de Boiséon qui arguait au XVIIe siècle être descendue directement des anciens seigneurs de Lanmeur, qu’elle n’hésitait pas à qualifier « princes », alors qu’elle était simplement issue du mariage, vers 1300, de Pierre de Lanmeur avec Leveneza, héritière de la seigneurie de Boiséon. En outre, le nom et vraisemblablement les armes de Boiséon ayant été en cette occasion substitués à ceux de Lanmeur, c’est là encore l’indice que ce dernier patronyme, sans doute pour n’être qu’un simple surnom « domiciliaire » utilisé afin que Pierre fût distingué des autres porteurs du même nom de baptême, ne revêtait pas, aux yeux de celui qui s’en était affublé, l’importance que ses descendants ont voulu lui donner par la suite.
L’invention de la « principauté de Lanmeur » doit remonter, quant à elle, à l’époque où les seigneurs de Boiséon ont prétendu disposer, à l’instar d’autres familles de la noblesse bretonne, d’un saint tutélaire qui, si possible, appartînt à leur lignée, ou qui du moins eût été en relation avec un de leurs ancêtres [24].
Pour les Boiséon, implantés dans le pays de Lanmeur, il allait de soi que le saint en question, leur saint donc, ne pouvait être que le petit prince martyr Mélar, particulièrement honoré dans ces parages. Au témoignage de sa première vita, le jeune Mélar, héritier du comté de Cornouaille, était venu se réfugier à Lanmeur, précisément à Beuzit — château possédé par la famille de Boiséon depuis le début du XIVe siècle — auprès du comte Commor, lequel était marié à une tante de l’enfant ; quant à l’auteur de la seconde vita de saint Mélar, il surenchérit en présentant la Cornouaille comme un royaume. La légende familiale des Boiséon, en amalgamant et en interprétant ces traditions, s’est approprié le personnage du parent protecteur de Mélar dont elle a fait un ancêtre et qu’elle a décoré du titre de « prince ». C’est ce que dit Yves Arrel, auteur d’une Vie de saint Melaire publiée, contre son gré d’ailleurs, à Morlaix en 1627, s’adressant dans son épître dédicatoire au comte de Boiséon et lui indiquant
[Mélar et vous] tous deux estes rejettons d’une mesme souche et ruisseaux d’une mesme source, ce saint estant issu de Jean premier kens ou comte de Cornouaille et vous de son frère puisné nommé aussi Jehan, prince de Kerfeunten ou Lameur dont vous estes descendu en ligne directe et masculine tant de l’estoc de Boyseon que de Quoitttredrez [25].
Aussitôt après, traitant des sources auxquelles il a puisé pour composer son propre ouvrage, Yves Arrel évoque l’existence d’un ms. conservé au début du XVIIe siècle dans le trésor de l’église de Lanmeur ; mais la description qu’il en donne ne permet pas de déterminer la nature précise de la composition hagiographique contenue dans ce
« très ancien manuscrit de l’histoire de Cornouaille gardé dans le thrésor de l’église de Lameur avec un soin extrême depuis plusieurs siècles ... (...) lequel en l’année 1227 fut mis en langage plus correct par un prestre nommé Mre Guillaume Hamon, dans lequel il est parlé amplement de la naissance, vie et mort de nostre sainct patron, comme aussi du commencement et progrès des princes de Kerfeunten ou Lameur » [26].
Notre connaissance de ce ms. et de son contenu repose sur le témoignage d’Yves Arrel, témoignage lui-même connu seulement par l’intermédiaire tardif de l’abbé de Gouessant, chapelain de la famille de Boiséon dans le dernier tiers du XVIIe siècle, lequel n’a pas pu voir le ms. en question puisque celui-ci n’était plus à Lanmeur à cette époque [27], et se contente de recopier le texte d’Arrel, avec un degré de fidélité que nous ne pouvons pas mesurer, pour l’inclure dans son propre Mémoire historique sur la maison de Boiséon [28]. Ce qui a été conservé, ou du moins ce qui nous est présenté comme tel, du « très ancien manuscrit » de Lanmeur a pour objectif principal de magnifier l’extraction de la maison de Lanmeur, olim de Kerfeunteun, et de celles de Boiséon, Du Parc et de Coëtredrez, ces quatre maisons citées dans l’ordre successif de la naissance supposée de leurs auteurs que l’on nous dit avoir été quatre frères issus d’un cadet des rois de Cornouaille. La mention de la famille de Coëtredrez procure un premier terminus a quo de la mise au net de la tradition en question, car l’association de ce lignage avec celui de Boiséon remonte seulement à l’époque où un cadet de Coëtredrez épousa l’héritière de Boiséon et releva les nom et armes de sa femme (vers 1360). Quant à la famille Du Parc, on sait que dès 1466, elle revendiquait en effet, sur la foi de documents alors conservés dans le chartrier de Boiséon, d’être issue de la maison de Lanmeur, avant même les Boiséon auxquels elle contestait en conséquence la prétention d’être les premiers prééminenciers de la paroisse ; mais, quoique cette revendication ne fût pas sans quelque fondement puisque le premier possesseur attesté de la terre de Beuzit en Lanmeur, vers la fin du XIIIe siècle, était un certain Geoffroy Du Parc, la position alors occupée auprès du duc de Bretagne François II par Guillaume de Boiséon, fit trancher le débat en faveur de ce dernier.

Ensuite, pour ce qui touche aux Lanmeur et aux Boiséon, nous avons déjà souligné que l’abandon du premier de ces deux noms au profit du second par les descendants de Pierre de Lanmeur, marié vers 1300 à Leveneza, héritière de la puissante seigneurie de Boiséon, soit l’indice d’une plus grande notoriété de cette dernière maison. En tout état de cause, Pierre de Lanmeur n’était certainement pas seigneur du lieu, comme l’ont prétendu ses descendants, et son nom lui venait plus vraisemblablement des fonctions judiciaires qu’il exerçait au siège de cette châtellenie. En 1466, la fable généalogique résumée ci-dessus n’était pas encore bien établie, auquel cas les parties au procès n’eussent pas manqué d’en faire mention ; et il ne faut donc pas hésiter à en abaisser après cette date le terminus a quo.
Enfin, quand bien même la date de 1227 serait effectivement celle qui figurait dans le ms. original, il faut envisager que l’un ou l’autre des deux transcripteurs successifs du texte contenu dans ce ms., intéressés l’un et l’autre à ce que fût magnifiée l’extraction de la famille de Boiséon, ait grossièrement interpolé le texte en question.
Ainsi donc, après examen, rien ne paraît pouvoir être retenu de cette tradition des « princes » de Lanmeur ou de Kerfeunteun : ce dernier nom lui-même est une grossière forgerie que l’on doit probablement à l’imagination fertile d’Yves Arrel [29].


Résumé :

L’ « outillage mental » de nos ancêtres, concept forgé par Lucien Febvre, constitue un terrain de recherches extrêmement fécond. Certains travaux sont plus particulièrement consacrés au processus d’élaboration de mythes fondateurs : c’est le cas en ce qui concerne les origines de la Bretagne, dont le récent ouvrage de Joseph Rio a remarquablement éclairé la problématique historico-légendaire et son arrière-plan idéologique. Il conviendrait peut-être d’engager une démarche similaire, bien que plus modeste, se rapportant à la noblesse bretonne. A partir du bas Moyen Âge, en réponse à différents stimuli (guerre de succession, épisodes locaux de la Ligue, réformation générale de la noblesse, etc.), plusieurs familles nobles de Bretagne ont eu en effet recours à l’affabulation dans la quête de leurs origines ; or, ces généalogies fabuleuses, dont il convient de démêler les liens entretenus avec la réalité, sont souvent porteuses de thématiques récurrentes, notamment celle du « raccrochement » à une lignée (devenue) mythique, comme il se voit au travers des deux exemples retenus dans l’article.


[1Préposition désignée improprement « particule nobiliaire ».

[2André-Yves Bourgès, « Archéologie du Mythe : hagiographie du bas Moyen Age et origines fabuleuses de quelques lignages de la noblesse bretonne », dans Kreiz 4, Etudes sur la Bretagne et les Pays Celtiques, 1995, p. 5-28.

[3Ce vicomte de Lannion était, avec le comte Hervé de Léon, les fils de ce dernier, et d’autres seigneurs bretons, l’un des destinataires d’une lettre du pape Adrien IV, datée d’un 27 décembre des années 1156, 1157 ou 1158, qui « leur demandait de s’assurer que Hugues le Roux [archevêque de Dol] eut la disposition des biens de son église situés sur leur terres » : voir H. Guillotel, « Les origines du ressort de l’évêché de Dol », dans Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne, t. 54 (1977), p. 35-36 et n. 19.

[4Alanus fecit fieri homagia isti Henrico filio suo a baronibus suis istius terre, videlicet, domino Prigencio de Tonguedec, domino Guehenoco de Kemper et Vigerio de Minib’ et multis aliis : « Enquête pour Henri d’Avaugour », publiée par A. de La Borderie, Nouveau recueil d’actes inédits des ducs et princes de Bretagne, Rennes, 1902, p. 18.

[5Deux chartes de 1222 sont données par Dominus Gellinus, Henrici comitis filius, custos et avunculus Henrici de Alvaugor : « Cartulaire de Beauport », dans Anciens évêchés de Bretagne, t. 4, p. 78, actes n°61 et n°62.

[6La charte de 1231 (« Cartulaire de Beauport », p. 91, acte n°99) est donnée par Gellinus, Henrici comitis filius avec l’accord de son fils aîné Alain, vicomte de Tonquédec (assensu et voluntate Alani vicecomitis de Tonkadoc, primogeniti filii mei). — L’accord de 1253 entre l’abbaye et Jean de Goudelin (idem, p. 139, acte n°213) se réfère à l’arbitrage d’Alain, vicomte de Tonquédec (inde arbitrio nobilis viri Alani, vicecomitis de Tonquedec).

[7Couffon, « Quelques notes sur les seigneurs de Coëtmen et leurs prééminences », dans Mémoires de la Société d’émulation des Côtes-du-Nord, t. 58 (1926), note 34, p. 56.

[8Le contrat de 1257 passé entre l’abbaye et Henri d’Avaugour (« Cartulaire de Beauport », p. 147, acte n°228) fait mention d’Alain, vicomte de Coëtmen en qualité de fidéjusseur (Alanus vicecomes de Coitmain).

[9« On ne sait rien de ce vicomte [de Pommerit], sinon qu’il était probablement titré ainsi pour être issu des anciens souverains de la Bretagne, comme celui de Coëtmen » : R. de Saint-Jouan, Dictionnaire des communes du département des Côtes-d’Armor. Éléments d’histoire et d’archéologie, Saint-Brieuc, 1990, p. 572, n. 1.

[10« Ainsi donc Pléhédel, contrairement aux assertions de La Borderie, mérite amplement le qualificatif de « vicomté d’ancienneté » ; et son premier titulaire, mieux qu’un simple « officier du comte », pourrait avoir été un de ses frères cadets. Cette dernière hypothèse, renforcée par ce que l’on sait des origines de la vicomté de Coëtmen, paraît désormais systématisée » : A.-Y. Bourgès, « Les origines de la vicomté de Plaintel », dans Mémoires de la Société d’émulation des Côtes-du-Nord, t. 115 (1986), p. 5.

[11Le document en question a été publié intégralement par A. Mousset, Documents pour servir à l’histoire de la maison de Kergorlay en Bretagne, Paris, 1921, n° 266, p. 423-430.

[12Idem, p. 425. — Cette église du prieuré de Kermaria-an-Draou est « l’église Sainte-Marie de Lannion » attestée dès 1163 et encore en 1188 et 1199, distincte de « l’église Sainte-Marie du château ».

[13Cette pièce était autrefois conservée à Paris, Bibliothèque nationale, dans le volume 45 du fonds des Blancs-Manteaux, p. 806. Nous le connaissons par l’édition qu’en a donnée A. de La Borderie (Cf. infra note 17).

[14Un acte de 1298 (dom H. Morice, Mémoires pour servir de preuves à l’histoire... de Bretagne, t. 1, Paris, 1742, col. 1127) fait mention de Monsor Guyomar de Lanneen.

[15R. Couffon, « Quelques notes sur les seigneurs d’Avaugour », dans Mémoires de la Société d’émulation des Côtes-du-Nord, t. 65 (1933), p. 88 et note 16. — Juhel était un fils cadet de Henri Ier d’Avaugour ; son nom de baptême lui était venu de son grand père maternel, Juhel de Mayenne.

[16Dom D. Brient avait écrit au dessous de la transcription de l’acte en question : « Ce titre envoyé, je croy, par l’abbé de Lannion a bien la mine d’être forgé » (Cf. note suivante).

[17A. de La Borderie est le premier à avoir publié cette pièce dans ses Mélanges d’histoire et d’archéologie bretonnes, t. 1, s.l., 1855, et déclare (p. 239) qu’il se « range à l’opinion de dom Brient » (Cf. note précédente).

[18« Un nobiliaire de Bretagne en 1701... », dans Revue de Bretagne et de Vendée (1881), p. 283.
NdT : 1884, 1er sem. au lieu de 1881

[19A. de La Borderie, Correspondance historique des Bénédictins bretons, Paris, 1880.

[20A. de Barthélemy, Mélanges historiques et archéologiques, Saint-Brieuc, 1853, p. 90.

[21G. Le Borgne, Armorial breton, Rennes, 1667, reprint 2001, p. 168. L’avant-propos de cette réimpression par H. de Langle constitue un plagiat manifeste de l’étude que nous avions précédemment donnée sur Guy Le Borgne : A.-Y. Bourgès « Deux historiens trégorois au XVIIe siècle (suite et fin) », dans Trégor, Mémoire vivante, n°3 (2e semestre 1992), p. 40-52. Ainsi H. de Langle mentionne-t-il parmi les relations de Guy Le Borgne, un certain Pierre de Kersauzon-Crenan, dont le second nom est celui d’une seigneurie de la famille de Perrien (cf. Armorial, p. 67) ; or, Pierre de Kersauzon, effectivement cité sous le nom de Pierre de Kersauzon-Crenan dans l’article en question, était en fait sieur de Guenan (cf. Armorial, p. 102) : le nom Crenan malencontreusement attribué à Pierre de Kersauzon résultait d’une lecture fallacieuse de notre manuscrit par la personne qui, à l’époque, avait effectué la saisie informatique de notre texte.

[22Voir dans les Monuments du procès de canonisation de saint Yves, édités par A. de La Borderie, Saint-Brieuc, 1887, p. 70-71, le premier témoignage de Pierre de Lanmeur lors de l’enquête de 1330 où il déclare « avoir vu le saint prêchant la parole de Dieu à Guimaëc » (vidit eum predicantem verbum Dei... apud Gumec) puis « mangeant dans la maison de sa mère » (vidit eciam eum comedentem in domo matris sue). Cette « maison » de Guimaëc est désignée expressément sous son nom breton Quosquer (p. 210) par Pierre de Lanmeur à l’occasion de son second témoignage et sous l’appellation latine Vetus Villa par les scribes de l’enquête (p. 168 et p. 210).

[2323 J 53 à 23 J 209. Les pièces les plus anciennes sont contenues dans les liasses 120, 121, 128, 129. — Une généalogie dressée semble-t-il au XVIIe siècle (23 J 54, registre, p. 111) donne sans preuves les noms du père et de la mère de Pierre de Lanmeur : Yves de Lanmeur et Tiphaine de Rostrenen ; si celui-ci présente quelque raison d’être authentique, celui-là est très certainement une confusion — ou un forgerie ? — à partir du nom d’Eon alias Yvon , seigneur de Boiséon alias Boisyvon, lequel était le beau-père de Pierre de Lanmeur.

[24André-Yves Bourgès, « Archéologie du Mythe… », p. 24-26.

[25Archives départementales d’Ille-et-Vilaine, 23 J 54, p. 12

[26Ibid.

[27En effet, le ms. original, confié aux fins de publication par Yves Arrel à l’évêque de Dol, Antoine de Revol, lequel siégea de 1603 à 1629, n’était pas de retour à Lanmeur à l’époque où travaillait l’abbé de Gouessant, dans le dernier tiers du XVIIe siècle ; il n’est donc pas possible de l’identifier avec le « legendaire de saint Melaire » conservé sur place, consulté et décrit en 1636 par Du Buisson-Aubenay dans son Itinéraire de Bretagne et qui doit être la propre composition d’Arrel sur saint Mélar. Le grand intérêt de cette dernière est d’avoir conservé, au milieu d’innombrables scories, l’essentiel de la matière du vieux ms. de Lanmeur qui, comme nous l’avons dit, constituait, de l’aveu même d’Arrel, la source principale de son propre ouvrage.

[28Archives départementales d’Ille-et-Vilaine, 23 J 54, p. 2-4.

[29A.-Y. Bourgès, « A propos des origines de Lanmeur », dans Trégor, Mémoire vivante, n°1 (1er semestre 1992), p. 47-55.